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Adieu,
Betty ! - 4 de Junio 2001
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La Betty en question, c'est
Beatriz Pinzón Solano, l'héroïne du feuilleton télévisé le plus célèbre de
la télé colombienne, qui a précipité tous les autres dans les oubliettes de
la futile histoire de ce média.
Et, l'adieu, ce n'est pas celui de ma chère tante Nounouche, née et élevée
dans le quartier de St-Gervais, à Genève, où se cultivait le plus pur accent
genevois, bien avant que les constructeurs des grands magasins "La Placette"
y aient fait démolir la maison natale de Jean-Jacques Rousseau. "Adieu,
Mathieu" signifiait "Bonjour, mon neveu !"
Mon intention, en citant cette anecdote, est d'éviter toute ambiguïté sur la
nature de cet adieu, définitif, rédhibitoire, une rupture sans retour comme
avec une vieille maîtresse, haïe après avoir été adorée, "adieu, je suis sûr
qu'en cette vie jamais je ne te reverrai", qui exprime l'intense soulagement
que j'ai ressenti, ce mercredi 9 mai 2001, quand le générique de "Betty la
fea" a défilé pour la dernière fois sur l'écran. En réalité, ce n'était pas
la dernière, il y eut une ultime resucée le samedi suivant.
J'ai déjà parlé ailleurs de mon dégoût pour les feuilletons télévisés
colombiens ou autres et je vais essayer de ne pas me répéter.
Une histoire toute simple
La trame de "Betty la fea" (Betty la laide) fait partie du stock de lieux
communs dans lequel un auteur de scénario va puiser quand il est en panne
d'inspiration. C'est l'histoire d'une jeune femme issue d'un milieu
populaire, qui tombe éperdument amoureuse d'Armando Mendoza, son beau patron,
un représentant de l'élite, qu'elle finira bien entendu par épouser au
dernier épisode.
Fernando Gaitán, le scénariste de ce conte de fée pour midinettes
bogotanaises, qui était déjà l'auteur du délicieux "Café", a su ajouter à ce
potage fade une série d'ingrédients qui l'ont transformé en un plat
succulent, au moins au début, avant que la direction du marketing de RCN
Televisión s'en empare et finisse par le rendre écœurant.
Deux protagonistes…
Même dans la création de ce couple mal assorti, énième variation sur le
thème visiblement éternel du seigneur et de la bergère, Gaitán a innové. Le
premier défi à la convention feuilletonesque est que Betty, la jeune femme
pauvre, soit aussi, cumulant les handicaps, laide, rendant le final prévu
encore plus invraisemblable. Pour ceux qui connaissaient Ana María Orozco,
la belle actrice qui incarnait Betty (ah, quel bonheur de parler à
l'imparfait !) pour l'avoir vue dans un autre feuilleton, célèbre en son
temps, "Perro amor", cette laideur avait quelque chose de fabriqué. D'abord
par les accessoiristes et les maquilleuses : d'horribles lunettes de myope à
grosse monture, une frange innommable plaquée par la gomina, un appareil
dentaire hideux, des vêtements particulièrement inélégants (voir portrait de
Betty). Et renforcée par le talent de l'actrice - un ton nasillard, un rire
de crécelle, une démarche de vieille fille mal baisée, une maladresse
insigne - bref, l'anti-femme idéale colombienne. Comble de l'humilité, même
après avoir couché avec lui, au cours de quelques épisodes qui ont tenu en
haleine tout le pays tant la chose paraissait invraisemblable, elle continue
à s'adresser à lui, dans l'intimité comme "Don Armando" ou "Doctor".
RCN Televisión n'a pas été jusqu'au bout de l'audace en choisissant une
actrice inconnue dont le passage de la chrysalide au papillon aurait été une
surprise totale. Mais Gaitán n'a pas non plus osé - ou RCN ne l'a pas laissé
-, aller jusqu'au bout de la provocation, qui aurait été que Betty reste
laide… toute sa vie, comme la plupart des laides. Betty n'était qu'une
fausse laide, et à travers une opération cendrillon, une bonne fée va la
transformer en princesse. Il reste un sujet de feuilleton pour scénariste
colombien en mal de célébrité : une vraie laide qui n'épouserait pas le
Prince Charmant au dernier épisode !
Le second défi à la convention est que Betty, bien que simple assistante au
début de l'histoire, a terminé des études d'administration des entreprises
par un post-grade obtenu à l'Université de Harvard et en sait beaucoup plus
que son patron sur la conduite des affaires. Autres qualités exceptionnelles
pour une héroïne de feuilleton, elle est simple, sans prétention et
transparente.
Ces deux défis réunis ont stupéfié les téléspectateurs habitués à ce que la
principale protagoniste féminine soit à la rigueur pauvre, mais quand même
belle, séduisante, élégante, intrigante et surtout pas une professionnelle
accomplie. Après un temps de désorientation, les Colombiens sont tombés sous
le charme de Betty et elle est devenue une sorte d'anti-modèle, dont ils ont
oublié le ridicule pour ne plus voir que ses qualités humaines
exceptionnelles.
Le personnage masculin a aussi fait l'objet d'un traitement assez inusité
dans la mesure où Armando, s'il est beau, est plutôt imbuvable. Colérique,
il correspond presque trait pour trait au portrait des hommes colombiens que
j'ai tracé dans "Hommes et femmes", comme si j'avais pensé à lui en
l'écrivant. Il suffit de le mettre au singulier : "il parle bien, promet
beaucoup, ne tient rien ; il a une très bonne opinion de lui-même, de sa
profession, de sa corporation, de son pays, de tout ce qui le touche de près,
mais est peu fiable et rarement performant ; il n'hésite pas à recourir à la
tromperie, à l'intimidation, au chantage pour obtenir de manière détournée
ce qu'il n'arrive pas à recevoir directement ; c'est un vendeur d'illusions
qui refuse de voir la réalité en face et la travestit souvent ; et cette
réalité, il la fuit aussi en se soûlant, ce qui le rend violent ; il
recherche constamment les moyens de se soustraire à ses obligations, même
celles qui sont imprescriptibles ; il est prêt à mentir, à déformer la
vérité, consciemment ou non, pour se sortir à tout prix et à son avantage
d'une situation délicate ; incapable de prévoir, de planifier, il est
toujours dans l'urgent, l'improvisation, au bord du gouffre ; jouant de
préférence sur le registre émotionnel, il est mal à l'aise dans celui de la
logique ou de l'analyse, d'où sa grande difficulté à trouver des solutions
opérationnelles ou rationnelles à ses problèmes ou à ceux du pays."
Cependant, à travers la souffrance de la rupture et de la séparation d'avec
Betty qui va l'amener au bord de la mort, Armando va connaître une sorte de
rédemption et va se transformer en bon Colombien, à l'image de ceux
qu'évoque notre président dans ses conférences de presse à l'étranger, où
personne n'ira le contredire. Le rôle du jeune premier riche et élégant est
dévolu à un Français, établi à Cartagena, dont le côté angélique,
respectueux et généreux m'a paru plutôt invraisemblable, mais a flatté ma
vanité nationale.
… Et une galerie étonnante de personnages secondaires : le peuple…
Gaitán a entouré ses deux personnages principaux de comparses qui font
honneur à son sens de l'observation et à sa connaissance de la société
colombienne, et dont le côté un peu caricatural a donné une touche
humoristique - qui m'a enchanté -, à de nombreux épisodes, la télévision
colombienne ne nous offrant pas souvent l'occasion de rire, ni même de
sourire.
Il y a d'abord les parents de Betty, un couple de retraités. Don Hermes,
autrefois comptable d'un magasin, incarne les anciennes vertus colombiennes
: le verbe haut et clair, une pauvreté relative revendiquée comme une vertu,
une intégrité et un sens moral à toute épreuve, qu'il a tenté d'inculquer à
sa fille, dont il contrôle les allées et venues avec un zèle jaloux, comme
si elle était encore adolescente. Doña Julia, la mère de Betty, simple
ménagère, effacée et dominée par son mari, mais pas dupe de ses grands
discours, une complice efficace pour le vrai bonheur de sa fille, puisque
c'est elle qui va intercéder en faveur de Don Armando.
Nicolas Mora, l'ami d'enfance fidèle, est la contrepartie masculine de Betty
: laid, grosses lunettes, cheveux gominés, ton nasillard, une sorte de
gavroche bogotanais, qui est pourtant, lui aussi, un professionnel de haut
vol, éperdument amoureux d'une secrétaire de l'entreprise où travaille
Betty.
L'invention géniale de Gaitán - laquelle, en même temps, décrit une réalité
qui existe dans de nombreuses entreprises colombiennes (ou européennes) -,
est le "Cuartel de las feas", la brigade des laides, un groupe soudé,
réunissant toutes les secrétaires (moins une), dont Betty est la leader
informelle. A son image, les laides vont subir, au cours d'un ou deux
épisodes d'anthologie, une transformation spectaculaire, qui a le mérite de
démontrer qu'aucune femme n'est vraiment laide si on lui donne confiance en
elle et une aide en termes de vêtements, de maquillage et de coiffure. Comme
tous les personnages cités jusqu'à maintenant, exception faite d'Armando, la
brigade des laides appartient au milieu populaire et cela apparaît dans leur
comportement et leur manière de s'exprimer et de s'habiller. Elles sont
toutes soumises et déférentes face aux chefs des deux sexes.
Les laides le sont de diverses façons :
- Aura María, la réceptionniste, est une jolie fille, flirteuse, mais aux
gros seins peut-être siliconés, et dont les gestes et l'expression sont mal
contrôlés.
- Amanda, la "Girafa", est grande et maigre, elle porte des lunettes et un
chignon serré qui lui donnent un air rébarbatif.
- Sofía est petite, rondelette et d'âge mûr, et disgrâce supplémentaire, un
mannequin de l'entreprise lui a soufflé son mari.
- Bertha est grosse et boulimique. Elle cache des provisions dans le tiroir
de son bureau et les dévore avant d'aller déjeuner avec ses collègues, ruse
qui lui permet de faire semblant de picorer son repas.
- Mariana, une noire aux cheveux finement tressés, a l'air d'une sauvageonne
sortie de la jungle du Chocó.
- Doña Inesita n'est pas secrétaire, mais la première main de Don Hugo,
couturier et créateur, elle est petite, corpulente et âgée, et tente
vainement de modérer les ardeurs de ses jeunes collègues par des leçons de
morale.
La brigade des laides se réunit dans le couloir ou s'enferme dans les
toilettes des femmes, et discute pendant des épisodes entiers des événements
qui concernent Betty, abandonnant à leur sort, sans scrupule et d'une
manière peu crédible, les cadres, les clients et les fournisseurs de
l'entreprise.
Pour compléter le côté peuple, nous trouvons deux hommes :
- Wilson, le portier, dont la situation excentrée, à l'entrée des bureaux,
au rez-de-chaussée, ne lui permet pas de jouer un rôle important.
- Il n'en va pas de même de Fredy, le messager - personnage obligé dans une
entreprise colombienne -, qui entretient une relation tumultueuse avec Aura
María et manifeste un talent particulier pour l'expression orale. Cela
l'autorise à transcender sa basse condition et à s'adresser sans crainte, ni
timidité, aux dirigeants et actionnaires de l'entreprise, et
particulièrement à Armando, ce qui va lui permettre de jouer un rôle taillé
sur mesure dans le rapprochement final entre ce dernier et Betty.
… L'oligarchie,…
L'habileté du scénariste l'a amené à planter en face de ce groupe de
personnages populaires un groupe plus restreint de dirigeants, dont
l'appartenance à la classe dominante ne fait pas de doute, du fait de leur
position sociale, de leur style de vie, de leur comportement et de leur
manière de s'exprimer. Comme souvent en Colombie, les propriétaires de
l'entreprise Ecomoda sont deux familles apparentées, les Valencia et les
Mendoza, qui possèdent chacune le 40 % des actions, le reste étant détenu
par des actionnaires minoritaires.
Roberto Mendoza, le fondateur, a remis la présidence de l'entreprise à son
fils Armando, après une mise en compétition avec son neveu Daniel Valencia,
que ce dernier a perdue. C'est la rivalité entre les deux cousins germains,
qui amène Armando à recourir à des solutions désespérées pour se maintenir à
n'importe quel prix à son poste. Don Roberto est l'homologue de Don Hermes,
un homme de l'ancienne génération, pourtant pas si âgé que ça, mais fatigué
par la longue lutte qui lui a permis de hisser Ecomoda au rang d'entreprise
de confection importante et respectée. Il l'abandonne pourtant entre les
mains de son fils, auquel il fait aveuglément confiance jusqu'au moment où
le pot au rose est découvert. Sa femme, Doña Margarita, est également membre
du Conseil d'Administration, dans lequel elle joue, comme dans la vie, un
rôle plutôt effacé, qui était celui des épouses bourgeoises, jusqu'à une
époque relativement récente.
J'ai déjà cité Daniel, l'héritier des Valencia, avec sa sœur Marcela. Daniel
est un personnage particulièrement antipathique - prétentieux, arrogant,
méprisant, hautain -, dont l'aspect policé contraste avec le côté bon bougre
de son cousin Armando, qu'il jalouse et déteste. Il incarne la morgue et
l'insensibilité de l'élite bogotanaise. Du fait qu'il a été écarté de la
présidence, il ne s'intéresse plus à l'entreprise, où il arrive conduit par
son chauffeur, qu'au moment de venir toucher son chèque d'actionnaire.
Sa sœur Marcela est la fiancée d'Armando, son cousin germain - ce sont des
choses qui arrivent ici, que ne ferait-on pas pour que l'entreprise reste
entre les mains de la famille ? -. Elle est membre du Conseil, cadre
supérieur, et ne manque pas de le rappeler aux subalternes. Malgré sa
situation et sa compétence, elle est, comme Betty, subjuguée par Armando et
incapable de s'opposer à ses décisions. Elle n'est pas à proprement parler
un personnage secondaire, mais c'est une perdante, belle et malheureuse.
Elle découvre tardivement l'idylle entre Armando et son assistante, faute de
pouvoir imaginer qu'une de ses éventuelles rivales pourrait être laide et
peu désirable. Non seulement le mariage entre les deux héritiers est
décommandé, mais encore son amour sincère pour Armando est impuissant à le
retenir. Méprisante envers Betty qu'elle traite comme quantité négligeable,
elle va pourtant contribuer à la réconciliation avec Armando en faisant
savoir à Betty que ce dernier l'aime vraiment.
… Et les autres
Il y a plusieurs personnages dont le statut de classe n'est pas clairement
déterminé ou qui se situent dans une position intermédiaire :
- Mario Calderón, un cadre supérieur de l'entreprise et représentant des
actionnaires minoritaires, ami et âme damnée d'Armando, une variante cynique
et ambitieuse du mâle colombien. Entièrement dévoué à son ami et aussi à son
propre maintien dans la direction de l'entreprise, il est l'inventeur du
scénario compliqué et tordu, qui implique la séduction par Armando de la
naïve Betty, pour sortir Ecomoda du désastre dans lequel l'a plongé Armando.
- Patricia, la Peliteñida (la fille aux cheveux teints), une vraie blonde,
plantureuse et bruyante, l'ennemie jurée du "Cuartel", lequel le lui rend
bien et lui a trouvé ce sobriquet cruel dans un pays où les blondes sont
aussi rares ques les rousses.
Opportuniste, intéressée, manipulatrice, flagorneuse, elle est l'alter ego
de Mario, avec lequel elle a d'ailleurs couché, et l'amie et la secrétaire
de Marcela, qu'elle utilise sans vergogne et dont elle développe les mauvais
côtés. Elle vit très au-dessus de ses moyens et les trois plus grandes
catastrophes de sa vie sont : la saisie de sa voiture - un cabriolet
Mercedes - qu'elle n'est pas arrivée à finir de payer, la suspension de son
téléphone cellulaire pour la même raison, et qu'elle doive prendre le bus
tous les matins pour se rendre à son lieu de travail (comme le feuilleton se
passe à Bogotá, j'éprouve sur ce dernier point une grande compassion pour
elle, malgré l'arrivée du Transmilenio, le premier système de transport de
masse dans la capitale du pays, qui ne couvre pour le moment que quelques
intinéraires).
C'est d'elle dont Nicolas est fou amoureux et dont il n'a pas obtenu grand-chose,
à part une brève aventure. Il transporte sa photo, avec le cadre, dans la
poche de son veston. Après lui avoir prêté son cellulaire (dont il paie les
communications) et le cabriolet (qu'il a racheté à la banque), il reprend
tout quand il se rend compte qu'elle flirte avec Daniel, au moment où celui-ci
pense qu'il va accéder au poste de président d'Ecomoda.
- Le responsable des ressources humaines, Doctor Gutiérrez, est cadre, mais
ni actionnaire, ni dirigeant. Il est petit, laid et mal habillé. Il enfle
son peu de prestige pour tenter d'en imposer aux sans-grade. En plus, il est
snob et introduit plusieurs mots anglais dans chacune des phrases qu'il
énonce sur un ton affecté.
- Hugo Lombardi, l'homosexuel de service, créateur tourmenté, dont la
férocité est aussi grande que le talent, ennemi acharné de Betty et du
"Cuartel " en particulier, et de la laideur chez la femme en général.
Styliste d'exception, il pressent les tendances de la mode qu'il oriente. De
fait, il est le seul véritable dirigeant de l'entreprise, sans présenter
cependant les qualités de gestionnaire et d'organisateur qui font également
défaut à tous les autres cadres supérieurs. Il utilise sa position dominante
pour manipuler Armando à son gré.
- Doña Catalina, la promotrice du Concours de Miss Colombia, est la bonne
fée qui va transformer Cendrillon en princesse et aussi lui faire connaître
son ami :
- Michel, l'amoureux français de Betty. Un personnage épisodique, dont la
position est symétrique de celle de la très belle Vénézuelienne,
propriétaire d'une chaîne de magasins de mode, dont j'ai oublié le prénom,
qu'Armando ramène de Caracas. L'un plus l'autre ont permis de rallonger le
feuilleton d'une vingtaine d'épisodes en créant chez tous les protagonistes,
et bien sûr les téléspectateurs, de fausses perspectives.
Enfin, il y a un personnage non humain qui joue un rôle important dans de
nombreux épisodes, le journal de Betty, dans lequel elle consigne tous les
soirs ses impressions de la journée. Il nous révèle son ingénuité et la
profondeur de ses sentiments. Lu successivement par Doña Julia et Armando,
il sera le deus ex machina qui réunira dans le happy end final nos deux
héros.
L'entreprise
Un autre personnage non humain important est Ecomoda, l'entreprise de prêt-à-porter,
qui est le cadre de travail de tous les personnages du feuilleton. En fait,
la seule personne qui n'ait pas un lien direct ou indirect avec l'entreprise
est Michel, le Français, qui a monté une chaîne de restaurants à Cartagena.
Afin d'augmenter le réalisme du feuilleton, les scènes d'atelier ont été
tournées dans une véritable usine de confection, qui, comme RCN Televisión,
appartient au groupe Ardila Lülle.
Un autre côté non conventionnel de "Betty la fea" est que les aspects
gestionnaire, productif, technique et économique de l'entreprise et de la
branche sont abordés en alternance avec les intrigues amoureuses et les
bruits de couloirs, même si les seconds l'emportent largement en quantité.
Comme Ecomoda a été pendant près de trois ans à peu près la seule référence
entrepreneuriale de la majorité des millions de fans de Betty, la principale
revue économique de Colombie, Dinero, lui a consacré un article de fond
critique, dans son numéro 104 du 24 mars 2000.
Armando Mendoza a conçu un plan d'affaires irréaliste et irréalisable qu'il
essaie pourtant de mener à bien. Il prend une série de décisions inadéquates
qui l'enfoncent progressivement dans une situation sans issue : maquiller
les bilans, dissimuler l'information, réduire les coûts en se procurant de
tissus de deuxième choix, qui vont l'obliger à reprendre les vêtements avec
lesquels ils ont été fabriqués. Le seul stratagème qui lui réussit est
d'utiliser le montant de 80.000 dollars avec lequel un fournisseur peu
scrupuleux voulait corrompre Betty pour créer une société fictive, Terra
Moda, dont Betty et Nicolas sont les dirigeants. Le même fournisseur lui
vend des tissus de contrebande, qui vont être confisqués par la Direction
des Impôts et des Douanes (DIAN). Ce dernier épisode plonge Ecomoda au bord
de la faillite et seule la demande de saisie devant un tribunal par Terra
Moda sauve provisoirement la première de la déconfiture, mais révèle
l'incompétence et la malhonnêteté de son principal dirigeant, qui va être
remplacé par son ancienne assistante, rappelée en urgence après qu'elle ait
démissionné dans des conditions humiliantes.
Personne ne semble choqué par les pratiques d'Armando et de son complice
Mario, tant elles sont courantes dans le milieu industriel et commercial en
Colombie. En tant que personne, Betty est peut-être admirable, en tant
qu'employée, elle est loin d'être exemplaire : Betty, la propre et pure, se
prête en connaissance de cause à une opération peu éthique, quoique légale,
pour sauver Armando. Sa loyauté aveugle à son patron l'empêche de voir
qu'elle nuit aux intérêts de l'entreprise, des actionnaires et du personnel,
y compris ses copines du "Cuartel", et enfin à ceux de ses fournisseurs et
de ses partenaires. En tant que citoyenne, elle est également condamnable,
puisqu'elle se prête délibérément à des manoeuvres qui visent à tromper les
autorités fiscales et douanières. Cela n'a pas empêché des milliers de
téléspectateurs d'écrire à RCN Television pour faire pression sur l'auteur
et le réalisateur afin que Betty ne succombe pas à la tentative de
corruption dont j'ai déjà parlé. Singulier paradoxe dans un pays où les
citoyens semblent indifférents aux innombrables affaires de corruption qui
empoisonnent la vie publique.
Dans la dernière partie du feuilleton, une fois nommée présidente, elle
semble se racheter en sortant Ecomoda de la situation désespérée où l'a
jetée Armando, mais ce succès ressort plus de la pirouette que d'une
démarche élaborée, l'attention des créateurs de Betty étant désormais
centrée sur la réconciliation entre Betty et Armando, leur mariage et la
fabrication... d'un(e) héritier(ère).
Une dernière astuce
L'inventivité des créateurs de "Betty la fea" ne s'est pas arrêtée là. Ils
ont ajouté un ultime ingrédient à une sauce déjà épicée : l'intervention
dans la fiction de personnalités de la vie réelle.
La première à se lancer dans l'exercice a été Fanny Kertzman, à l'époque
directrice controversée de la Direction Nationale des Impôts et des Douanes
(DIAN), une autre laide qui a fait du chemin. En pleine campagne anti-contrebande,
elle a passé un sérieux savon à Armando et Mario qui venaient la consulter
discrètement sur les risques qu'ils encouraient s'ils tentaient de récupérer
les marchandises illégales qu'ils avaient achetées. Pas vus, pas pris, elle
n'a pas pu les jeter en prison, comme cela est arrivé aux dirigeants d'une
véritable et prospère entreprise d'import-export de la capitale.
Malheureusement pour l'exemple, elle a dû faire machine arrière, les
dirigeants en question ayant été trompés, par une alliance contre nature
entre certains de leurs subordonnés avec certains de ceux de … Fanny,
appartenant à la Direction des Douanes. Malgré tout, Fanny a fait école : le
non moins controversé maire pour la seconde fois de Bogotá, Antanas Mockus,
est intervenu dans une série de la télévision nationale, "Pandillas" (Bandes
de jeunes), afin de présenter les programmes lancés par la Mairie pour la
récupération de Ciudad Bolívar, un quartier chaud du sud de Bogotá.
Pour revenir à "Betty la fea", un nombre interminable d'épisodes a été
consacré au Concours National de la Beauté de Cartagena, où Betty servait
d'improbable assistante à l'organisatrice de l'événement, Doña Catalina.
Cela nous a valu la participation de toutes les candidates et celle d'une
ex-Miss Univers dont on parle un peu en ce moment, Cecilia Bolocco, qui
vient d'épouser Carlos Menem, ex-président de l'Argentine, et trafiquant
d'armes présumé. Les reines de beauté ont de curieux critères pour choisir
leurs partenaires, ce n'est pas la première qui a partie liée avec un
mafioso. Même recette avec un autre événement patronné par une employée de
RCN, Pilar Castaño, le Bogotá Fashion Show, où nous avons vu Betty, la
dynamique présidente d'Ecomoda, interviewée par une véritable chaîne de télé
mexicaine et félicitée par Silvia Tcherassi, la créatrice de haute couture
la plus connue de Colombie, qui a confectionné la robe de mariage de … la
Bolocco. Et enfin, au mariage de Betty, le célèbre chanteur mexicain,
Armando Manzanero, a interprété "Somos novios", qui m'a fait, à ma grande
honte, verser une larme.
Mais de tout cela, les nombreux fanatiques de "Betty, la fea" se moquent
éperdument.
Pourquoi un tel succès ?
RCN Televisión a revendiqué pendant de longs mois un taux d'audience
supérieur à 50 % pour son feuilleton vedette. En réalité, ce fabuleux rating
est obtenu sur la base de sondages dans les 13 plus grandes villes du pays,
qui ne représentent pas la moitié de la population colombienne. Or, sans
être rabat-joie, on peut penser que les téléspectateurs des villes petites
et moyennes et de la campagne, n'éprouvent qu'un intérêt modéré pour un
feuilleton qui bouscule exagérément les règles du genre. En majorité
commerçants, artisans, fonctionnaires et paysans, ils n'ont jamais pénétré
dans une entreprise, ils s'intéressent peu à la mode et ils sont entourés de
femmes laides, mal habillées et peu soignées, pardon mesdames de la province,
pour ce manque de galanterie ! "Betty, la fea" était un feuilleton citadin,
qui touchait un créneau classes moyennes et au-dessus. Un taux d'audience
réellement national serait donc plus proche des 30-35 % que des 55
revendiqués. Résultat plus qu'honorable si l'on considère qu'il était obtenu
cinq jours par semaine pendant dix mois.
Bien sûr qu'économiquement et socialement parlant, ces téléspectateurs
pèsent autrement plus lourd que les 65-70 % restant. D'où la croissance en
flèche du coût de la minute des publicités qui entrelardent les séquences de
l'épisode, pour la simple raison que, décemment - pour autant que la décence
soit une qualité courante chez les producteurs de télé -, il était
impossible d'augmenter la tranche publicitaire au-delà des dix minutes sur
trente habituelles. Une retombée non négligeable de "Betty la fea" a donc
été de sauver RCN Televisión d'une situation à peine meilleure que celle
d'Ecomoda, due à une sous-évaluation des coûts dans la période de lancement
de la chaîne à la direction de laquelle il aurait fallu nommer une Betty !
Le feuilleton a été vendu à plusieurs pays sud-américains et aux chaînes
latinos du sud et de l'ouest des Etats-Unis où il a suscité le même
enthousiasme.
S'en tenir à des arguments de marketing télévisuel pour expliquer le succès
de "Betty la fea" serait faire trop d'honneur à ce type de manipulation de
l'opinion. J'aurais même envie de dire que c'est en dépit, et non à cause,
de ces manipulations que ce feuilleton a ému et passionné tant de
téléspectateurs.
Malgré la transformation de Cendrillon en princesse, malgré une fin
conventionnelle et moralisatrice, qui vont à contre-sens du mouvement
naturel de l'intrigue, on peut dire en effet que "Betty la fea" est un
feuilleton féministe. Il démolit plusieurs mythes machistes concernant les
femmes : qu'une femme doit être belle pour pouvoir exister ou réussir dans
la vie, qu'il est impossible qu'elle soit plus intelligente, plus compétente,
plus professionnelle qu'un homme, et qu'elle saurait se contenter pour être
heureuse d'être une épouse fidèle et une bonne mère de famille.
En effet, ce que nous présente "Betty la fea", c'est quelque chose de
relativement nouveau en Amérique Latine, l'irruption des femmes dans le
monde du travail et leur arrivée aux postes de commande. La plupart des
femmes présentées dans le feuilleton ne dépendent pas matériellement des
hommes, elles assurent leur propre subsistance. On nous montre leur vie au
travail et ce phénomène si souvent occulté, pour ne pas dire tabou, de
l'entreprise comme lieu où se manifestent des sentiments et s'établissent
des relations amoureuses, alors qu'en théorie, elle serait le royaume de la
rationalité masculine, tout entière dévolue à l'activité de production.
Je ne nie pas que certaines des qualités intrinsèques de "Betty la fea"
comme l'humour, la nouveauté du traitement du sujet, le haut niveau de la
production quand les créateurs ont vraiment la parole - toutes choses qui
ont été dites à propos de "Perro Amor" que tout le monde semble avoir oublié
ici, la mémoire historique colombienne est très courte - peuvent expliquer
son succès exceptionnel, mais j'aime à penser que cet engouement est venu de
la rencontre entre le thème sous-jacent du feuilleton et un changement
profond de la société colombienne et latino-américaine.
Alors, cet adieu rageur du début ?
C'est d'abord parce que je suis farouchement opposé au principe même du
feuilleton qui consiste à créer chez le téléspectateur moyen un besoin
irrésistible de s'asseoir devant son petit écran tous les jours ouvrables, à
la même heure.
Dans la foulée du succès de "Betty la fea" qui a écrabouillé les deux
chaînes nationales - toujours dans les 13 villes ! -, les deux chaînes
privées ont conçu un dispositif diabolique qui consiste à planter le
téléspectateur moyen devant son écran à 19 heures pour le premier
téléjournal, et de le convaincre d'y rester jusqu'à 23 h 00, en lui enfilant
quatre feuilletons, suivi du second téléjournal et d'une émission
d'actualité basée sur des entretiens avec des personnalités. Inutile de dire
que cette stratégie n'a aucun effet sur moi, surtout après la défaillance
causée par "Betty la fea". Je me suis bêtement laissé piégé et je ne m'en
serais peut-être pas rendu compte si la direction marketing de RCN - dont je
ne sais pas si elle existe vraiment, mais l'esprit marketing flotte pour sûr
dans l'air des studios -, n'avait pas exploité honteusement son produit
phare.
Cela a commencé par la mauvaise habitude, bien connue des réalisateurs de
feuilletons, d'allonger la sauce pour retarder l'occurrence d'un événement
d'un ou plusieurs épisodes, comme par exemple que Don Armando embrasse enfin
Betty ou que les deux se retrouvent dans le même lit d'hôtel sans plus de
simagrées. Une autre tactique a consisté à surexploiter un événement jusqu'à
la satiété : c'est ainsi que j'ai cessé de regarder le feuilleton pendant la
vingtaine d'épisodes consacrée au Concours de Beauté de Cartagena, où nous
avons assisté entre autre chose au travail patient de Doña Catalina pour
transformer la grenouille Betty en princesse Beatriz, sous les yeux
admiratifs du beau Français.
Pendant les vacances de Noël, nous avons eu droit à un remake de quelques
épisodes du feuilleton par des enfants transformés en petits singes, de
manière tellement artificielle et malsaine que j'en ai eu honte pour
l'auteur et le réalisateur, incapables de refuser une telle compromission.
Pendant les vacances de Pâques, pour ne pas perdre les gens partis en
vacances, ni ceux qui restaient chez eux, le compteur a été reculé de
quelques unités et on nous a resservi le même brouet sans aucun scrupule.
Puis est venue la détestable pratique d'introduire de la publicité pour un
shampoing ou pour une voiture (que je ne citerai pas, na !) avec si peu de
discrétion et de finesse que tout le monde s'en est rendu compte. Le dernier
avatar a été la décomposition de la trame du feuilleton et la mise en
situation des personnages de manière ridicule, dérisoire, et répétitive,
toujours dans le même but, faire durer - hélas, plus le plaisir -, le
feuilleton le plus longtemps possible, en étirant tellement le fil de
l'histoire qu'elle en devient insignifiante. Une émission de télé sur une
chaîne nationale est intitulée "Todo por la plata" (Tout pour de l'argent)
au cours de laquelle les participants acceptent de faire n'importe quoi pour
gagner une poignée de dollars. Cela aurait pu devenir le sous-titre de
"Betty la fea".
En outre, devant l'immensité du succès, chacun - comme moi du reste - s'est
mis à prendre au sérieux ce qui n'était qu'un simple divertissement.
D'innombrables émissions de radios en ont parlé et pas moins de 130 articles
auraient été publiés sur le sujet, dans les principaux journaux et revues du
pays, dont beaucoup naturellement ont été inspirés par le fantomatique
département marketing de RCN Televisión. Les commentaires allaient de
l'analyse psychologique fine des personnages jusqu'à la critique du
fonctionnement de l'entreprise comme dans l'article de Dinero auquel j'ai
fait allusion, et la biographie détaillée de la vingtaine d'acteurs
incarnant les personnages plus populaires. Tous n'étaient pas élogieux.
C'est ainsi qu'une chroniqueuse de Semana écrivait le 16 avril : "S'il vous
plait, finissez-en avec Betty la fea !" et rajoutait : "avant que Betty ne
nous achève !"
Pour ne pas demeurer en reste, même les chaînes nationales ont fait défiler
les actrices du "Cuartel de las feas", dont la célébrité a dépassé celles
des principaux protagonistes, au point que RCN Televisión envisagerait de
faire une suite qui leur serait exclusivement consacrée, l'actrice qui
incarnait Betty ayant refusé de continuer, que grâce lui en soit mille fois
rendue.
Il était impossible d'aller chez des amis ou des parents sans qu'à 21 h 30,
toutes affaires cessantes, les invités se rendent en file indienne dans la
chambre à coucher des maîtres de maison et s'entassent sur le lit
matrimonial pour regarder religieusement l'épisode du jour. Beaucoup de
Colombiens ont la mauvaise habitude d'installer le poste de télé dans leur
chambre, je ne sais pas comment les ardeurs conjugales peuvent résister à un
tel traitement. En ce qui me concerne, comme je m'endors souvent devant le
petit écran, au moins, je suis obligé de me réveiller pour me rendre jusqu'à
notre lit. Je n'en dis pas plus !
"Betty, la fea" semblait vouloir incarner tout ce que la Colombie pouvait
présenter comme antidote aux horreurs quotidiennes des téléjournaux. Je suis
obligé de constater avec amertume que, depuis le 9 mai 2001, celles-ci n'ont
pas cessé, loin de là. Une nouvelle variante - pas si nouvelle que ça en
réalité puisqu'elle nous ramène à l'époque de Pablo Escobar et du Cartel de
Medellin -, semble même vouloir s'installer : un terrorisme urbain qui
frappe pour tuer.
Ah Beatriz, ma reine, reviens, reviens, même avec ton bébé, et oublie toutes
les méchancetés que j'ai dites sur toi !
Fuente: Nouvelles du Petit Paradis / Francia
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